Tribune / La Révolution du Partage

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Dans cette tribune offerte par le Algiers Herald, Badis Diab, l’un des acteurs humanitaires les plus importants du Maghreb et l’un des activistes africains les plus influents, revient sur la situation humanitaire internationale et plaide pour une prise de conscience de la crise sociale que subissent de nombreuses populations à travers le globe. Avec des mots d’une finesse remarquable et triés sur le volet, il évoque ce qu’il appelle « la révolution du partage ».

Quelles que soient nos origines, nous sommes tous issus d’un grand peuple, d’une grande histoire humaine et universelle. Nos ancêtres se sont battus pour nous offrir la liberté, le droit à la vie et à l’égalité.

Nos ancêtres, encore eux, se sont sacrifiés pour que nous puissions accéder à la dignité, celle qui de vivre en paix, de se nourrir et se loger.

Aujourd’hui, qu’avons-nous fait de cette dignité ? Qu’avons-nous apporté au monde ? Pour quoi nos aïeux, si courageux furent-ils, se sont battus, si ce n’est pour que nous soyons les garants de cette dignité ?

Au moment même où j’écris ces quelques lignes, des enfants meurent de faim au Mozambique, en Ouganda, au Kenya ou en Ethiopie. Des milliers d’entre eux ne verront pas le soleil se coucher ce soir. Avons-nous une part de responsabilité dans tout cela ?

Plus de 800 millions de personnes sont analphabètes, 35% des femmes dans le monde sont quotidiennement violentées, violées et massacrées. Plus de 11% de la population mondiale souffre de faim. Nous pourrions passer des heures à énumérer les faits. Les chiffres sont édifiants. Mais d’où nous sommes, cela ne reste que des chiffres, il est impossible de s’en rendre compte avant de constater la situation sur le terrain.

Et justement, sur le terrain, il y a des milliers de femmes enceintes qui n’arriveront jamais au bout de leur grossesse dans de nombreuses régions d’Afrique, par faute de soins et de suivis médicaux. Il y a des enfants qui ne connaitront jamais l’école primaire dans des villages du Nigéria, faute d’avoir les moyens de s’y inscrire. Il y a la misère, encore et toujours, qui traverse une grande partie du monde.

Il y a ces enfants de Gaza qui portent les mêmes vêtements depuis plusieurs semaines, et qui malgré des conditions sanitaires inhumaines, sont dignes et courageux comme l’ont toujours été les Palestiniens, en affrontant cette vie de misère avec honneur.

Il y a des peuples opprimés au Yémen, en Centrafrique, au Bangladesh ou en Érythrée. Au Rwanda, il y a ces milliers d’enfants qui finiront soldats avant même l’âge de la puberté, pour qui la vie sera brisée à tout jamais.

Et puis dans les rues propres et riches de l’Occident, en plein cœur de Paris, de Londres ou de Montréal, des femmes et des hommes fauchés par la vie dorment à même le sol et envahissent les trottoirs avec leurs couvertures hivernales ; un spectacle invraisemblable dans des pays aussi riches. Tout cela devant des passants qui n’osent même plus les regarder, par gêne ou par culpabilité.  Des braves sans-abris qui se meurent petit à petit et aux yeux de tous, lentement comme se consume l’espoir.

La misère est grande, de plus en plus forte et de plus en plus visible dans un monde qui est connecté, où tout se sait en temps réel par l’image. Nous pouvons fermer les yeux et faire mine de ne rien savoir, l’histoire nous jugera quoi qu’il arrive. Car ce n’est pas assis dans nos beaux salons contemporains et nos smartphones à la main que nous changerons ce monde dans lequel nous vivons. Ce n’est pas en relayant des belles histoires religieuses et en se révoltant sur les réseaux sociaux que nous contribuerons à un monde meilleur.

Nous sommes la génération de l’action, connectés aux réseaux technologiques d’un nouveau monde, nous conversons en plusieurs langues et savons comment nous organiser en groupe. Il est désormais nécessaire d’utiliser ces forces au service du bien commun, afin d’agir pour les populations dans le besoin. Il fût un temps où les jeunes se sont levés contre l’injustice, face à l’impérialisme, avec bravoure et au nom de leurs idéaux, tout cela au péril de leur vie. Nos ancêtres étaient courageux, ils n’ont jamais hésité à s’engager, à se retrousser les manches et à se salir les mains pour protéger et servir, parce qu’il fût un temps où la dignité humaine prévalait sur tout le reste.

Nos ancêtres auront laissé une trace, ils auront marqué l’histoire de leurs luttes et des nombreux combats qu’ils ont menés contre l’injustice. 

Quant à nous, quel sera notre héritage ? L’histoire se souviendra-t-elle de nous comme cette génération de la consommation à outrance ? Celle des belles paroles et des sermons du dimanche ? Quelles actions aurons-nous concrètement réalisées pour nos enfants ?

Il est nécessaire de se poser ces questions. et de prendre conscience de la situation humanitaire de notre monde.

Aujourd’hui, notre combat n’est plus celui du drapeau et de l’indépendance, le 21ème siècle montre les signaux de la pire crise humanitaire que l’histoire connaitra et notre manque de solidarité poussera notre civilisation dans l’abîme.

La terre se réchauffe, les forêts détruites, les enfants meurent de faim et les femmes sont battues à mort. L’urgence de la situation nous emmène à nous questionner sur notre rôle à tous. Il est plus que nécessaire que nous devenions cette génération qui éradiquera définitivement la misère, celle-là même qui gangrène une grande partie du monde.

La misère, c’est l’extrême pauvreté, elle touche plus de 700 millions d’êtres humains à travers le monde. Et si nous le voulions véritablement, nous pouvions l’éradiquer dès demain. Il suffit d’un peu de volonté, de positivité, de force et d’engagement. Il suffit que chacun d’entre nous se lève et agisse, par l’action, le don, le partage et la générosité.

Encore une fois, il est temps de s’organiser tous ensembles, de mettre en place des opérations à travers le monde : distribuer des fournitures scolaires, des vêtements, de l’argent, planter des arbres pour faire naitre à nouveau nos forêts, offrir des médicaments, aider les femmes enceintes dans les pays les plus pauvres, construire des puits, offrir de l’eau et de l’électricité.

Plus aucun enfant au monde n’a le droit de dormir le ventre vide, plus aucune femme au monde n’a le droit d’être maltraitée. Nous pouvons être de ceux qui donnent, que ce soit de notre temps, de notre argent ou de notre énergie. 

Il n’y a pas de petits dons ou de petits engagements, il n’y a que des actes de générosité qui, assemblés les uns avec les autres, rétablissent encore un peu plus la justice.

Ne laissons plus la puissance du capital financier dicter notre vie du quotidien. La politique du « chacun pour soi et Dieu pour tous » est néfaste pour notre civilisation, pour les valeurs même que nous chérissons tant.

La méritocratie est un leurre pour nous faire croire que tous les rêves de carrières sont possibles, et que la réussite se résume à posséder des richesses financières. Elle est une ruse du capitalisme financier pour diviser les riches et les pauvres et fracturer encore un plus le lien qui nous lie tous, celui de la générosité. La vraie réussite, c’est celle qui nous pousse à s’aider les uns les autres, à construire des ponts entres des gens différents de couleurs et de religions, à sortir de la misère les malheureux du monde entier.

Ne soyons plus à la recherche ultime du profit, de la propriété et de la reconnaissance, laissons mourir le matérialisme et le nombrilisme qui détruisent chaque jour encore un peu plus nos cœurs et nos relations humaines. Il est arrivé le temps d’un retour à l’essentiel de ce qui fait notre identité d’êtres humains : le partage.

Il est temps de plaider pour un partage équitable des richesses du monde, non pas par le discours et les grands slogans, mais à travers les actes du quotidien. Nous éradiquerons la misère par cet engagement quotidien qui est de donner sans rien attendre en retour ; soit le fondement même de ce qu’est la générosité.

La misère est le plus grand malheur de notre civilisation, elle touche les innocents, les femmes et les enfants, les plus faibles d’entre nous.

Nous sommes tous issu d’une grande histoire, quelle que soit notre origine, notre religion ou notre couleur de peau, nous avons dans nos gênes les fibres d’une force intérieur sans précédent, nous sommes tous intimement généreux, au fond, nous sommes prédestinés à nous lever contre l’injustice et à se sacrifier pour un idéal commun.

L’histoire se souviendra de ceux qui, chaque matin, se seront levés avec la volonté de rendre le monde meilleur, à travers les actions concrètes et les petits gestes du quotidien, parce qu’en réalité, nous pouvons être à la hauteur de nos ancêtres, sans armes, ni haine, ni violence, rien que par le partage et la générosité.

Nous sommes capables d’écrire une nouvelle page de notre civilisation, en s’entraidant les uns les autres et en s’organisant de façon structurée pour venir en aide aux nécessiteux, que ce soit ceux qui arpentent nos rues ou ceux qui sont à l’autre bout de du monde. C’est maintenant que commence nos actions concrètes contre la misère, c’est un voyage sans retour sur le chemin de la générosité.

Il est arrivé le temps de la révolution du partage.


Badis Diab

Extrait de « Agir pour Exister » Pub / Février 2020

Activiste humanitaire, Essayiste, entrepreneur, Co-Fondateur de l’ONG UNITY & Président de la FONDATION BADIS DIAB

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