Tiɣremt, un journal sous les feux de la censure

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Tiɣremt, le premier journal entièrement d’expression amazighe en Algérie, vient de subir son deuxième jour d’interdiction d’impression après avoir publié 4 numéros – les numéros 5 et 6 ayant été interdits.

Contacté par le Algiers Herald, Yacine Zidane, le rédacteur en chef du journal, nous a expliqué que Tiɣremt est un journal indépendant privé qui est, en quelque sorte, le descendant du journal d’expression française, La Cité. Selon lui, ce journal a vu le jour en 2014 et a commencé à intégrer 4 feuillets en tamazight les dimanches, mercredis et jeudis.  A partir de 2016, il y a eu le lancement d’un supplément mensuel en tamazight que les tenants du journal distribuaient gratuitement puisque les responsables de l’imprimerie leur ont signifié l’impossibilité de le vendre en tant que tel sous la bannière du journal La Cité.

D’après Yacine Zidane, « depuis 2016, les responsables du journal ont à maintes reprises essayé de régulariser leur situation auprès du Ministère de la communication afin d’avoir l’agrément mais en vain. Ce n’est qu’après l’arrivée du gouvernement et de Ammar Belhimer à la tête dudit Ministère que l’agrément a pu être obtenu. »

Profitant de l’existence d’un noyau de journalistes d’expression amazighe au sein de la rédaction, l’idée de lancer un quotidien en cette langue a rapidement fait l’unanimité et Tiɣremt a été lancé. Cependant, « les responsables du Ministère de la communication ont essayé de nous imposer la polygraphie, c’est-à-dire quelques pages en caractères latins, quelques-unes en caractères arabes et d’autres en caractères tifinaɣ. Chose que nous avons refusée car notre public cible est familier uniquement avec les caractères latins. », ajoute Yacine Zidane.

Par conséquent, l’interdiction d’imprimerie a été notifiée, par téléphone, à la rédaction du journal Tiɣremt par un conseiller du Ministère de la communication, et ce, le 3 mars 2020. « On nous a même signifié que nous aurions des pages de publicité et des bureaux à l’échelle nationale si nous options pour les caractères arabes. », affirme Yacine Zidane.

Les numéros déjà parus

Il faut souligner que le staff de la rédaction est composé de Yacine Zidane et de Djamel Ikhloufi, qui sont sont deux inspecteurs en langue amazighe ayant déjà publié plusieurs ouvrages en cette langue, ainsi que de Mohand Ait Ighil qui est aussi romancier et dramaturge. En outre, le secrétaire de la rédaction, Ramdane Abdenbi, est un ex-responsable de l’édition au sein du Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA).

Ainsi, Tiɣremt se veut un journal national qui traite aussi bien de l’actualité nationale que régionale à travers des papiers émanant de Sétif, Oran, Annaba, Batna, Tamenrasset, Ghardaia, etc. et en ouvrant ses colonnes à des contributeurs de différentes régions d’Algérie, notamment des Aurès, qui envoient leurs article en chaoui et en graphie latine.

Par ailleurs, il est à rappeler que bien que les caractères latins soient largement dominants dans le champ de la recherche autour du tamazight en Algérie, un débat est alimenté ces dernières années, plus particulièrement depuis son officialisation, autour des caractères à adopter pour la transcription. 

Ainsi, l’essentiel des productions (romans, essais, etc.) et des travaux académiques qui ont été menés depuis des décennies autour du tamazight en Algérie l’ont été essentiellement en caractères latins et le bon sens aurait logiquement été d’y opter pour sa transcription. 

Cependant, les personnes qui alimentent ce débat, pour la plupart extérieurs au champ académique, avancent l’opportunité d’adopter les caractères arabes ou, dans une moindre mesure, les caractères amazighs (le tifinagh) pour la transcription de cette langue.

Cette polémique, nourrie sciemment et de manière sporadique, ne fera qu’exacerber les tensions déjà existantes autour du conflit linguistique en Algérie, d’autant plus que le champ de production en tamazight ne cesse d’accroître. Par ailleurs, elle ne manquera pas de remettre sur la table la question de l’officialisation du tamazight en Algérie car ce genre d’épisodes ne fait que conforter ceux, parmi les observateurs, qui considèrent qu’il s’agit d’une officialisation au rabais.