Procès d’un système militaire ou l’Algérie dirigée par les harkis

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Celui qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre dit l’adage. Au moment où l’Algérie connaît des développements inédits depuis son indépendance, voici un ouvrage qui jette une nouvelle lumière sur des épisodes inconnus ou mal connus de l’histoire récente du pays. Des épisodes historiques qui ont été, force est de le constater, décisifs dans la trajectoire politique qu’a connue l’Algérie et notamment dans le glissement d’une révolution qui a marqué le siècle dernier vers une dictature militaire rentière et impitoyable.

Avec un regard neuf, des témoignages récents d’acteurs encore vivants et dans un style narratif palpitant, Kamel Lakhdar Chaouche apporte de nouveaux éléments pour la compréhension de certaines péripéties historiques que l’anthologie officielle refuse toujours d’aborder, mais surtout persiste à nier ou à pervertir. « Algérie, procès d’un système militaire », puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un condensé de faits historiques, d’anecdotes croustillantes et surtout de portraits sans concession d’acteurs politiques et historiques à qui nous devons aujourd’hui la situation politique chaotique dans laquelle patauge encore l’Algérie. Ainsi, et à travers les 300 pages du livre, nous apprenons que des héros d’hier seront à jamais bannis par le pays qu’ils ont libéré et des « médiocres ont pris les allures d’astres scintillants » pour reprendre la formule de Lounès Matoub.

Algérie, procès d’un système militaire, VA éditions, Paris 2019.

Tout commence à l’été 1962 quand la population, sortie de 7 ans et demi de guerre terrible, surnage dans l’euphorie de « l’indépendance » et que des forces combinées de « l’armée des frontières », conduite par le colonel Boumediene, planquées au Maroc tout au long du conflit contre le colonialisme, foncent avec des chars sur Alger pour prendre le pouvoir et écraser les maquisards de l’intérieur au grand dam du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne). Pas moins de 2000 combattants seront abattus par « les frères » venus de l’ouest.

Première question qui se présente à l’esprit : comment se fait-il que les planqués de Oujda l’emportent militairement sur les maquisards qui ont fait plié la 4ème puissance coloniale pendant cet « été de la discorde » ? Kamel Lakhdar Chaouche nous répond d’emblée. D’abord, il y a eu des dissensions entre les membres du GPRA, entre ceux qui soutiennent le putsch et ceux qui le dénoncent. Ensuite, il y a eu l’assaut sur Alger et c’est Yacef Saadi, le « héros national » selon l’histoire officielle, qui a trahi ses frères de l’intérieur en retournant ses armes contre ses derniers. Yacef Saadi, le rescapé de la Bataille d’Alger avait déjà vendu son âme au diable en balançant aux autorités coloniales tout ce qu’il savait lors de son arrestation par les paras de Bigeard en 1957 et tous les leaders de la révolution le soupçonnaient déjà de collaboration avec l’ennemi, selon K.L-C.

Nous apprenons également que, juste avant ce coup de force contre le GPRA, le colonel Boumediene, qui allait orchestrer le premier putsch de l’Algérie indépendante, avait été dégradé et révoqué par Benyoucef Benkhedda, président du GPRA, un certain 30 juin 1962, suite aux velléités de prise de pouvoir. Cette décision a été contestée par Ahmed Ben Bella et Mohamed Khider qui « menacèrent de démissionner du GPRA, ils exigèrent même l’annulation de cet ordre », selon l’auteur. Ben Bella sera arrêté en 1965 et jeté en prison pour 14 longues années par celui-là même qu’il vient de défendre et d’adouber à la magistrature suprême. Khider, quant à lui, il sera carrément exécuté en 1967 par le même Boumediene. Il est aisé de constater que le régime algérien issu de ce coup de force ne pardonnera plus jamais à l’homme qui s’est dressé dans les plaines de Métidja contre Boumediene et ses troupes en cet été chaud 1962. Lakhdar Bourgaa, colonel de la wilaya 4 (Algérois) pendant la guerre de libération, rejoindra la wilaya 3 (Kabylie) qui refusait de se soumettre au fait accompli suite à la débâcle algéroise, il sera membre fondateur du FFS en 1963 aux cotés de Hocine Ait Ahmed. En 2019, et à la suite d’un mouvement populaire massif réclamant « le départ du régime », des figures de l’opposition et de la société civile sont arrêtées et jetées en prison, parmi elles l’ancien commandant Lakhdar Bourgaa.

Une autre question lancinante à laquelle répond le journaliste : de quelle légitimité se prétendait-elle l’armée des frontières pour s’octroyer de force le pouvoir ? Eh bien, nous apprenons en page 48 que « à l’exception de Mohamed Boudiaf, les anciens détenus d’Aulnoy : Hocine Ait Ahmed, Ahmed Ben Bella, Rabah Bitat, et Mohammed Khider se sont rendus le 15 mars 1962 (soit 4 jours avant la signature du cessez-le-feu) à Oujda pour passer en revue un détachement de l’armée des frontières en présence du colonel Boumediene ». Cette action anodine s’avérera dangereuse pour le nouvel État fraîchement indépendant compte tenu des veillées totalitaires de Ben Bella et de son acolyte Boumediene. Ce même Ben Bella qui « était un informateur des services secrets français » selon les affirmations du général Henri Jacquin, rapportées dans le livre en page 52. Le général Alphonse Juin, commandant de la campagne d’Italie enfonce le clou : « comme beaucoup de Maghrébins, Ben Bella avait signé pendant la guerre son pacte de fidèle serviteur de la France et du gaullisme ». Autrement dit, le premier président de l’Algérie indépendante, ce qui expliquera la liquidation des véritables maquisards, n’était autre qu’un agent des services français !

L’entreprise de liquidation des combattants de l’intérieur va se poursuivre sous la férule de Boumediene et des « harkis, des collabos, des caïds et des bachaghas, qui étaient au service de l’ordre colonial, ont bénéficié d’attestations d’ancien moudjahid, avant d’occuper des postes clés dans tous les rouages de l’État, y compris dans les rangs de l’armée » (p.61) révèle Benyoucef Mellouk qui a mis à nu le scandale des magistrats faussaires et des faux maquisards. D’ailleurs, l’auteur de ces révélations a payé très cher son insubordination, lui qui était fonctionnaire au ministère de l’intérieur. Ainsi donc furent exécutés Abane Ramdane en 1957, les colonels des Aurès (Lamouri, Ahmed Nouaoura, Mohamed Aouachria et le commandant Mostefa Lakhal furent condamnés par un tribunal présidé par Houari Boumediene et exécutés la nuit du 15 au 16 mars 1959), le colonel Chaabani en 1964, à la suite de son refus de mater la Kabylie, Mohamed Khemisti en 1963 à sa sortie de l’Assemblée nationale et devant sa femme, Khider en 1967 en Espagne et Krim Belkacem en 1970 dans un hôtel à Francfort. Hocine Ait Ahmed et Mohammed Boudiaf, quant à eux, ils ont été contraints à l’exil après une période d’incarcération et une condamnation à mort.

Le journaliste Kamel Lakhdar Chaouche qui revient avec force et détail sur ces funestes épisodes, revient également et longuement sur le maquis du FFS et la manipulation dont il était l’objet sous la férule du duo Ben Bella-Boumediene. Nous apprenons que l’historien Mahamed Harbi, futur compagnon de Hocine Ait Ahmed parlait ainsi de la rébellion du FFS : « Les forces de la contre-révolution se sont mises en mouvement. Étrange coïncidence ! Au moment où des mesures révolutionnaires frappent les intérêts impérialistes dans notre pays et où le gouvernement élargit les bases de ses relations avec les États socialistes, une attaque contre l’Algérie, son unité nationale, l’intégrité de son territoire, se produit dans une des régions les plus éprouvées par la guerre coloniale : la grande Kabylie » (p.87). Cela résume amplement la version officielle et surtout la vision globale du régime et qui persiste jusqu’à aujourd’hui, concernant la Kabylie, bastion de la révolution de 1954.

Le journaliste analyse le pouvoir de Boumediene basé sur le clientélisme et la violence politique. Des sources nous apprennent les accointances des hommes de Boumediene avec la CIA et les compagnies pétrolières américaines. Ce système est reconduit sous Chadli jusqu’à l’explosion d’octobre 88 où les DAF (Déserteurs de l’armée francaise ) s’accaparent définitivement du pouvoir. Sous la férule de Larbi Belkhir et Khaled Nezzar, un massacre a été commis et plus de 500 personnes ont été abattues par l’armée algérienne. D’ailleurs, cette stratégie de brutalisation de la population a été adoptée par le même clan tout au long de « la décennie noire » dans le seul objectif de se maintenir au pouvoir et de s’enrichir.

Après l’ouverture politique de février 89, Chadli Benjedid a compris que l’époque a changé et a entamé des réformes politiques et économiques mais sans compter avec son homme de main Larbi Belkhir, véritable homme à manigances, et son clan, pour qui la population ne peut avoir un mot dans la gestion de ses affaires. La stratégie des militaires algériens consistait à favoriser le courant islamiste lors des élections afin de pouvoir arrêter le processus électoral et mettre fin à la transition démocratique. 200 000 morts et des dizaines de milliers de disparus sont sacrifiés sur l’autel de « la sauvegarde de la République » qui n’était autre que la sauvegarde des généraux algériens. Kamel Lakhdar Chaouche a pu s’entretenir avec des figures emblématiques de cette période telles que Madani Mezrag, ancien chef du GIA, Djamel Fardjellah, ex-membre du bureau exécutif du RCD et Mohand Dahmous, bras droit du président assassiné Mohamed Boudiaf. Nous apprenons comment des « chefs terroristes » ont été protégés par des soldats algériens pour pouvoir rencontrer tel ou tel général. Et comment des journalistes ont été abattus par des « terroristes » avec « ordre de mission ». Tout cela a été orchestré par l’invisible chef du DRS, un certain Toufik.

C’est à la recherche d’une crédibilité internationale que les « harkis au pouvoir » font appel à Abdelaziz Bouteflika, après la démission du général Zeroual qui commence à comprendre les rouages de la manipulation des généraux. Bouteflika a conclu un marché avec les « janviéristes » qui consistait à amnistier et à « immuniser » les coupables de la tragédie algérienne contre un pouvoir qui ne serait pas au « trois quarts ». Marché conclu et Bouteflika va régner 20 ans sans contestation et sans partage. Les militaires préfèrent faire fleurir leurs affaires tandis que la jeunesse se jette à la mer à la recherche d’un horizon. Un véritable système de prédation nationale est installé par Bouteflika et son frère à partir de 2013. Il a fallu attendre le 16 février 2019 pour que la population dise BASTA.

Ce sont 57 ans de ces péripéties, de ces intrigues et de ces coups bas d’une junte militaire croyant « avoir » un pays et dilapidant ses richesses, à l’ombre du pouvoir, que Kamel Lakhdar Chaouche dévoile au grand jour avec témoignages et preuves à l’appui. Au moment où des arrestations arbitraires s’enchaînent et des jugements d’opposants se prononcent, pendant cette année de contestation, c’est un véritable procès d’un système mis au pilori avant sa chute définitive que nous livre notre ami Kamel.


Un article par Ahviv Mekdam. Journaliste et universitaire.