Libye: la reprise de la base d’Al Watiya annonce-t-elle une nouvelle page dans le conflit?

En Libye, les forces du Gouvernement d’union nationale (GNA) ont repris dans la nuit du 17 au 18 mai la base aérienne d’Al-Watiya, une infrastructure militaire clé occupée par les forces de Khalifa Haftar presque six ans durant.

La prise de la base d’Al-Watiya, à 130 km au sud-ouest de la capitale, intervient après 48 heures de siège au cours desquelles les forces du GNA, appuyées par les drones Bayraktar turcs, ont détruit trois systèmes de défense aérienne de type Pantsir, de fabrication russe, fournis par les Émirats arabes unis (EAU) à Khalifa Haftar.

« La victoire de ce jour, n’est pas la fin de la bataille mais vous rapproche d’un pas de la grande victoire », a déclaré dans un communiqué Fayez el-Sarraj, chef du GNA.

Revers ou retrait stratégique?

Selon de nombreux spécialistes, la perte d’Al-Watiya va stopper les offensives de l’Armée nationale arabe libyenne (ANL) sur Tripoli pour un moment. D’un côté, l’ANL, qui avait déjà reculé, perd là son principal point d’appui dans l’ouest libyen. D’un autre, avec un moral indiscutablement reboosté, le GNA peut avoir le sentiment de prendre l’ascendant et pourrait être tenté de reprendre l’initiative afin de poursuivre une reconquête de certaines zones dans l’ouest libyen. La ville de Tarhouna, autre lieu stratégique pour Khalifa Haftar, serait déjà en tête de liste.

Le GNA reprend Al-Watiya

En outre, les Turcs pourraient chercher à tirer profit de la nouvelle donne et à s’implanter de façon durable dans une base aérienne stratégique, mettant en œuvre son accord de coopération militaire avec le GNA et raffermissant son retour en Afrique du Nord. La prise de cette base fait d’ailleurs la une de la presse turque et l’agence Anadolu, très proche du régime turc, y voit déjà le début de la capitulation de l’armée de Khalifa Haftar.

Cependant, les Émiratis et les Égyptiens peuvent ils se permettre de lâcher la partie et se résoudre à ravaler l’affront subi ? Ou bien vont-ils accroître leur soutien matériel et logistique à Khalifa Haftar pour mieux peser sur le terrain ? Le recours aux systèmes Panstir s’étant révélé inefficace, le plus grand défi pour l’ANL est maintenant de trouver le moyen de contrebalancer la supériorité aérienne offerte aux troupes du GNA par les drones turcs.

Par ailleurs, d’autres voix affirment que, jugeant sa position intenable, l’évacuation de la base aérienne ne serait qu’un retrait tactique opéré par l’ANL qui craignait de subir de lourdes pertes humaines et matérielles. En effet, dans cette bataille autour de la base aérienne, l’absence d’images de combats terrestres autour du site fait dire à certains observateurs que l’ANL avait évacué la base dans la nuit précédant sa prise par les forces du GNA. Le porte-parole de Khalifa Haftar a d’ailleurs annoncé que ses troupes opéraient un retrait stratégique, justifiant cela par la volonté de permettre aux Tripolitains de fêter convenablement la fin du Ramadan.

Enjeux géopolitiques

Quoiqu’il en soit, ce revers n’est certainement pas du goût de la Russie, l’un des principaux soutiens de l’ANL. Bien que non reconnue officiellement, l’implication militaire russe en Libye est incarnée par la présence aux mains des troupes de Haftar des batteries de défense anti-aérienne Panstir, l’un des derniers cris de sa fabrication militaire.

Ce revers n’est pas du goût de l’Égypte non plus, elle qui considère le dossier libyen comme un problème de sécurité intérieure et qui voit d’un très mauvais œil la présence turque sur les terres de son voisin de l’ouest. Mardi, lors d’une réunion africaine, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a réaffirmé que la sécurité en Libye était une priorité pour son pays.

En effet, la prise par la Turquie de la base aérienne d’Al-Watiya ne peut être réduite à un simple succès opérationnel remporté grâce à des drones. Elle est plutôt perçue comme une menace directe à la sécurité des pays voisins de la Libye, particulièrement l’Algérie, l’Égypte et la Tunisie.

Pour Alger, traditionnellement hostile à la présence de forces étrangères à ses frontières, ce nouvel épisode de la guerre libyenne est très mal venu d’autant plus qu’il permettra à la Turquie de resserrer l’étau sur l’ensemble du triangle frontalier algéro-tuniso-lybien, la base d’Al-Watiya étant très bien située pour couvrir la majeure partie de la superficie de ce triangle.

Longtemps présentée comme un médiateur régional, l’Algérie continue à privilégier une solution inter-libyenne au conflit. Bien qu’elle ait récemment essuyé un revers diplomatique à la suite du veto américain opposé à la candidature de son ancien ministre des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, au poste de chef de la médiation des Nations unies sur la Libye, elle aspire encore à peser sur la balance diplomatique afin de limiter les interventions militaires étrangères.

Fait hautement significatif, le projet préliminaire de la révision de la constitution inclue la possibilité d’engager des troupes militaires à l’étranger. L’article 30 de la mouture dispose que « l’Algérie peut, dans le cadre des Nations unies, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes, et dans le plein respect de leurs principes et objectifs, participer à des opérations de maintien et de restauration de la paix ». Est-ce un retour sur une longue tradition de non-intervention à l’étranger dicté par les nouveaux défis régionaux ? Tout porte à le croire.

Ainsi, avec ce nouvel épisode du conflit libyen, est-on en train d’assister à une pause annonciatrice d’une autre offensive de la part d’une partie belligérante ou d’une autre ? Ou bien est-ce enfin le prélude à une négociation ? Les semaines et les mois prochains nous le diront.