Un lobbyste payé par l’Algérie 30 000 $ par mois fait l’éloge de Tebboune

Un article d’opinion très élogieux publié sur le Washington Times, un journal ayant une longue histoire de disinformation, rédigé par un lobbyiste payé par l’État algérien, a été présenté par des médias proches de la junte militaire comme un véritable article de soutien au président coopté par l’armée .

L’auteur et le Washington Times

En plus d’être un ancien rédacteur en chef du Washington Times, David Keene est un ancien président de la NRA (National Rifle Association), une association ayant pour mission de défendre les droits constitutionnels relatifs à la possession d’armes à feu aux États-Unis.

Selon l’agence officielle APS, en novembre 2018, l’ambassade d’Algérie aux États-Unis a signé un contrat de lobbying avec David Keene pour une durée d’un an pour 30 000 $ par mois, payé par le contribuable algérien.

À ne pas confondre avec le Washington Post, un journal largement considéré comme indépendant obéissant à des normes journalistiques acceptées. En revanche, le Washington Times est un journal relativement récent qui a été fondé en 1982 par Sun Myung Moon, également fondateur de l’Église de l’Unification. Le Mouvement pour l’Unification a été décrit dans le passé comme une «secte dangereuse».

En parcourant la page Wikipedia du journal, on peut facilement comprendre pourquoi ce média bénéficie de l’une des plus faibles diffusions aux États-Unis. De par sa ligne éditoriale, le journal nie que la fumée secondaire due au tabac est nocive pour la santé et nie aussi que le réchauffement climatique existe, la liste des fake news propagées par le Washington Times est en effet très longue. Tout récemment, le journal a publié un article au sujet du Covid-19 comme étant une arme biologique, une histoire par la suite decrédibilisé par la BBC.

Dans son autobiographie «Longue marche vers la liberté», Nelson Mandela a écrit à propos des journalistes du Washington Times qui lui avaient rendu visite en prison: « Ils semblaient moins déterminés à connaître mes opinions qu’à prouver que j’étais un communiste et un terroriste. Toutes leurs questions étaient orientées dans ce sens, et lorsque j’ai réitéré que je n’étais ni communiste ni terroriste, ils ont tenté de montrer que je n’étais pas chrétien non plus en affirmant que le révérend Martin Luther King n’a jamais recouru à la violence ».

Pour un pays musulman prétendant soutenir la cause palestinienne, l’Etat algérien ne semble pas trouver de problème à s’associer à un média pro-israélien, proche d’un nationalisme d’extrême droite islamophobe, simplement pour faire de la pub à un président illégitime dont le propre fils a été impliqué dans un scandale de 700 Kg de cocaïne interceptés à Oran.

Des médias présentent l’article comme une véritable analyse.

L’APS, un organe de presse gouvernemental, a rapporté l’article en usant de «le Washington Times rapporte», omettant commodément de mentionner que l’auteur est un lobbyiste rémunéré, que l’article est un article d’opinion avant tout. L’article de l’APS qui était disponible hier a depuis été verrouillé.

TSA-Algérie, a également omis de fournir des détails sur l’auteur de l’article ou sur le journal même.

Enfin, Algérie Eco a indiqué que l’auteur est un ancien président de la NRA, mais a omis de mentionner que l’auteur est contractuellement lié à la junte militaire.

Le contenu de l’article

Dans l’article intitulé “Ce que l’Algérie peut enseigner pour faire face à une crise économique“, David Keene dresse un tableau très rose de la situation dans le pays, ovationnant le président coopté par l’armée tout en ne fournissant aucune preuve pour soutenir le affirmations faites. Si l’on devait lire l’article sans avoir connu le pays, on pourrait facilement penser que l’Algérie est économiquement et socialement au même niveau que la Suisse ou le Japon.

La première inexactitude dans l’article de David Keene commence par «Abdelmadjid Tebboune a été élu avec 54% des voix lors de ce que les observateurs ont reconnu comme une élection libre et équitable comprenant au moins l’un des critiques les plus virulents du gouvernement» faisant référence au lièvre Ali Benflis.

Faux. L’élection a en fait été rejetée par la majorité du peuple algérien avec un taux de participation ne dépassant pas les 8%. Pendant la campagne, les candidats n’ont pas pu faire campagne, ils ont été chassés à chaque fois qu’ils mettaient les pieds dans la rue. Des millions de personnes ont marché le jour du scrutin pour empêcher que les élections ne se déroulent. La police et la gendarmerie ont dû protéger les bureaux de vote où presque personne n’a été vu entrer. En effet, les quelques électeurs observés étaient des employés de l’État et des soldats contraints de voter face à des mesures disciplinaires. Des bureaux de vote auraient été murés de briques dans certaines régions du pays pour empêcher le déroulement et dans la région berbère le taux de participation a été de 0% (chiffre officiel). À l’étranger, les quelques Algériens qui ont osé se présenter ont été lynchés et accusés d’être des «traîtres» ou encore des «chiens» travaillant pour le compte du régime. De plus, le taux de 54% avancé par David Keene ne correspond pas au taux déclaré par les autorités algériennes qui était de 58%.

Quant à la partie «élections libres et équitables», il n’y avait ni observateurs internationaux, ni observateurs locaux crédibles. L’élection s’est déroulée à huis clos. L’affirmation est tout simplement inexacte.

Sur le chapitre économique, David Keene aborde les défis du pays liés à la baisse des prix du pétrole de manière assez correcte, mais ne mentionne pas que Tebboune lui-même a servi sous Abdelaziz Bouteflika et a, par le passé, juré de continuer le projet d’Abdelaziz Bouteflika. David Keene ne traite pas en premier lieu de la corruption qui a mis le pays dans une mauvaise posture économique, ni des 1 000 milliards de dollars qui ont été dilapidés au cours du règne d’Abdelaziz Bouteflika, ni du manque total de transparence (ou audit) dans la gestion des fonds publics. Abdelaziz Bouteflika n’a pas été dérangé par la justice et occupe toujours le palais présidentiel de Zeralda, selon des sources sécuritaires du Algiers Herald.

Enfin, dans l’article, David Keene insinue que la justice algérienne est sur le point de devenir indépendante. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, plus de 70 Algériens ont été arrêtés pour avoir publié des publications sur Facebook critiquant le président ou la junte militaire qui l’a coopté en décembre. Les allégations de torture en détention se sont répandues depuis l’intronisation de Tebboune, un certain nombre de journalistes, opposants politiques, sont également toujours en détention pour de fausses accusations qui n’ont aucun fondement même en considérant les lois élaborées par ce même régime. Parallèlement, depuis la nomination de Tebboune, cinq médias ont été bloqués par les autorités dont Maghreb Emergent, Radio M, Le Matin, Interlignes et DzVid, en plus de plusieurs autres qui ont été bloqués avant les élections.