Le Hirak: quel rôle pour les organisations de la société civile ?

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Cela fait près d’un an depuis le début du soulèvement populaire connu sous le nom de «Hirak», un mouvement marqué par son innovation, son pacifisme et sa quête de justice et d’égalité. Est-il temps pour la première auto-évaluation du rôle de la société civile dans ce mouvement?

Cet article vise à lancer un débat sur le rôle réel des organisations de la société civile au sein du mouvement et à discuter des mécanismes par lesquels une participation plus efficace et transparente peut exister.

Les organisations de la société civile, qu’elles existent sous forme d’associations, de groupes d’intérêt, de syndicats ou de lobbies, jouent généralement un rôle crucial dans les processus de gouvernance, à différents niveaux et sous différentes formes. Elles représentent un contre-pouvoir dont le rôle est central pour garantir le respect des droits, la bonne utilisation des ressources et la transparence. De plus, dans les pays en situation d’instabilité politique, les organisations de la société civile jouent un rôle régulateur, prenant la pleine responsabilité de constituer un front de défense des populations tout en étant des interfaces pour les régimes. Enfin, elles sont particulièrement impliquées dans les périodes de transitions politiques où leur rôle est de proposer des solutions viables pour le plus grand nombre et de garantir leur mise en œuvre. En Algérie, nous pourrions aujourd’hui interroger notre réalité actuelle : quel a été le rôle des organisations de la société civile depuis le début du Hirak algérien ? Quel impact ont-elles vraiment eu sur l’évolution de la situation? Étaient-elles réellement utiles au mouvement ou, au contraire, complices du statu quo ?

Depuis le début du Hirak, il y a près d’un an, beaucoup de choses ont changé, la dynamique a été brisée et les espoirs se sont rapidement élevés pour devenir des conditions strictes et sacrées pour qu’un changement réel intervienne. De plus, une atmosphère particulière a dominé les rues de plusieurs villes algériennes pendant des mois, où la contestation est devenue une règle et où le soutien à la cause est devenu une condition sine qua non. Des millions d’Algériens ont protesté contre l’entêtement du régime et sa volonté de subsister malgré un fort rejet des électeurs. Pourtant, de nombreuses organisations de la société civile n’ont pas réussi à soutenir cette quête de liberté et sont devenues, dans bien des cas, des outils permettant aux dirigeants de propager et consolider leur hégémonie.

En Algérie, les activités associatives ne sont pas faciles à mettre en œuvre; de plus, la loi d’association 12-06 rend très difficile la défense de certaines causes ou la résolution de certains problèmes. En effet, cette loi liberticide, avec ses conditions d’obtention d’agréments ou ses politiques de financements nationaux et internationaux, met plusieurs de ces associations dans des situations inconfortables. Il est d’une part, difficile de défendre la liberté d’action de ces associations par leurs membres et, d’autre part, encore plus difficile d’être indépendant de l’État. Il existe ainsi plusieurs types de ces organisations: premièrement, les associations qui soutiennent pleinement les politiques et les doctrines de l’État et qui bénéficient donc de sa protection, de son soutien et de ses opportunités; deuxièmement, des associations « neutres », souvent conciliantes avec les politiques de l’État tant qu’elles garantissent leur survie; et troisièmement, les associations qui s’opposent à l’État et critiquent ses politiques, elles rencontrent le plus de difficultés à exister. Concentrons-nous d’abord sur la deuxième catégorie: les indécis ou les «opportunistes».

Pour les organisations de la société civile relativement «libres», peu d’options sont proposées. Elles sont le plus souvent persécutées par l’État, qui juge leur existence comme une menace car elles s’attaquent à des questions sociales ou politiques sensibles. Une option les conduit à accepter la dépendance vis-à-vis du financement public, et donc à mettre de côté certaines de leurs missions si elles contredisent l’intérêt de l’État. Une autre les conduit à accepter des financements internationaux, ce qui compromet considérablement leur existence légale en raison des conditions rigides pour ce type de financement dans la loi 12-06. Enfin, une troisième option est pour eux de survivre sans financement, ce qui diminue sensiblement de leur impact social et organisationnel potentiel. Les plus réticents et passionnés ont choisi la troisième option, les «opportunistes» suivent les «règles».

Pendant le Hirak, l’impact des organisations de la société civile a été considérablement biaisé en raison de la nature même des réalités politiques algériennes. Les organisations les plus critiques de l’État et les plus impliquées dans le mouvement, comme RAJ, ont été persécutées, les principaux membres ayant été emprisonnés et certaines de leurs activités interdites. En outre, certaines de ces associations ont sans doute perdu la confiance de leurs concitoyens pour ne pas avoir exprimé des opinions plus audacieuses ou des visions plus inclusives. Pendant ce temps, certaines organisations de la société civile qui se concilient traditionnellement avec le régime, ont reflété des opinions ambiguës sur le Hirak et exprimé une critique très «soft» des institutions. Ces organisations, comme SIDRA ou NADA, ont généralement travaillé avec des institutions gouvernementales et accepté le statu quo, allant bien au-delà de la neutralité et suivant de près jusqu’à participer à la mise en œuvre de l’agenda officiel.

À l’été 2019, quelques organisations s’étaient réunies pour former et mettre en œuvre deux initiatives distinctes de forums politiques: le Collectif de la société civile pour la transition démocratique, formé par des organisations comme la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, RAJ ou NABNI et le Forum de la société civile pour le changement, formé par des organisations comme SIDRA , NADA, Les Scouts et l’Organisation des Oulémas Musulmans. Ces deux initiatives, en collaboration avec la Confédération des Syndicats Autonomes, formés par de nombreux syndicats, se sont réunies pour organiser la première Conférence de la société civile à Alger. Cette conférence visait à proposer une feuille de route consensuelle pour la période de transition et à adopter une plate-forme qui constituerait une base de négociation avec le régime. Malheureusement, cette conférence a fait l’objet d’une grande polémique, et pour de bonnes raisons. Premièrement, certains des acteurs participants ont désapprouvé l’idée d’une rupture stricte avec le système et d’un rejet radical des propositions de l’État, en particulier à cause des menaces constantes adressées au Hirak par feu Ahmed Gaid Salah, le chef des armées décédé récemment, mais aussi car certaines des organisations participantes avaient déjà en tête un plan de repositionnement dans le cadre d’une nouvelle réalité politique. La conférence et ses résultats ont été un échec complet. Quelques mois plus tard, le Forum de la société civile pour le changement a accueilli le coordinateur très contesté et illégitime du «Panel de Dialogue» Karim Younes qui est venu présenter sa «Plateforme» pour le changement à Abderahmane Arar, coordinateur du forum et futur candidat à la présidentielle. Des élections présidentielles organisées par un comité qui compte, entre autres, le président de Bariq 21, l’association mère de Messaoud Leftissi, détenu d’opinion.

Il est intéressant donc de noter que le Hirak n’a pas changé certaines des habitudes répandues parmi certaines organisations de la société civile algérienne. En effet, certains acteurs associatifs, censés soutenir le mouvement, l’inspirer, l’aider à grandir et se consolider, ont déçu leurs concitoyens par leur passivité et surtout par leur opportunisme. Le problème de confiance qui a toujours existé entre le peuple et les organisations de la société civile – souvent perçues comme corrompues et opportunistes par les citoyens – s’est exacerbé après le 22 février, donnant un rôle secondaire et insignifiant aux dirigeants associatifs dans le cadre de ce mouvement. En effet, la nature du mouvement lui-même: indépendant, autonome, rupture radicale, a naturellement exclu les initiatives organisées (comme les associations), réduisant de leur impact potentiel dans le contexte actuel. Bien sûr, certaines initiatives font encore des efforts positifs pour un changement concret ; toutefois, elles ont généralement du mal à convaincre de leur bonne volonté.

Le Hirak, après un an de combat pacifique, a besoin d’organisations et de personnes engagées et sincères qui sauront comment capitaliser et promouvoir son impact significatif sur la société algérienne. Les aspirations du peuple sont dans la plupart des cas de nature très fondamentale: liberté, dignité, participation. Les organisations de la société civile algérienne s’aligneront-elles sur ces objectifs? Comprendront-elles la valeur ajoutée que leur véritable engagement aurait ou aurait pu avoir sur le mouvement? En effet, l’histoire retiendra sûrement, et le peuple n’oubliera jamais, s’il est trahi.


Ceci est une traduction d’une contribution de Nassim Balla, activiste de la société civile basé à Alger. Vous pouvez lire la version originale ici.

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