Ahmed Gaid-Salah

Autopsie d’une purge inédite en Algérie

in Français/Opinion/ⵣ AR FR

En tant qu’ONG faisant rapport sur la corruption et les droits de l’homme dans la région de l’Afrique du Nord, nous sommes toujours ravis de constater les mesures positives prises dans la région pour lutter contre la corruption. Cette fois, l’armée semble avoir écouté les demandes populaires de millions de manifestants qui ont marché dans les rues du pays, entraînant ainsi une purge anti-corruption à nulle autre pareille dans le monde arabe.

Lorsque des mesures positives en faveur de nos nations d’Afrique du Nord sont prises, il est important d’accueillir et d’encourager de telles initiatives. Dans ce contexte, il est également important de reconnaître le mérite, tout d’abord, la mobilisation extraordinaire de la population a exercé une pression énorme sur le clan Bouteflika, puis l’armée, qui a manifesté une ferme volonté de lutter contre la corruption en traduisant en justice les hommes et les femmes qui ont joué un rôle majeur dans la conduite du pays dans une situation sinistre. Des hommes impliqués dans le détournement de fonds de milliards de dollars.

 
Ahmed Gaid Salah, le chef de l’armée du pays, superviserait personnellement le pouvoir judiciaire et leur donnerait les assurances dont ils avaient besoin pour pouvoir être indépendants et ouvrir des dizaines d’enquêtes liées à la corruption et au détournement de deniers publics. Pour l’essentiel, on pourrait dire que l’armée libère le pouvoir judiciaire de l’emprise du clan de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika.

Rien de tel que “too big to fail

L’expression américaine “too big to fail” (en français ‘trop grand pour échouer‘ en reference au banques qui ont été secourues par le gouvernement américain lors de la crise financière de 2007-2008 à coup de centaines de milliards de dollars) ne semble pas d’actualité en Algérie.

La prison d’El-Harrach, principal pénitencier de la capitale, est devenue un quartier chic. Aucune autre prison n’accueille des condamnés dont la richesse totale dépasse les 8 milliards de dollars.

Cette prison, située dans la capitale Alger et habituellement réservée aux petits criminels, a été témoin de l’arrivée de plusieurs personnalités, dont les frères Kouninef (plus de 500 millions de dollars), Issaad Rebrab (fortune d’une valeur de 3,9 milliards de dollars selon Bloomberg), Ali Haddad (1,8 milliard de dollars), Mourad Oulmi (environ 900 millions de dollars); et bien d’autres qui sont sous enquêtes

 
En plus des oligarques, la purge s’est étendue à la sphère politique, les facilitateurs de la corruption, pour ainsi dire, se sont également retrouvés dans l’obligation de répondre du rôle qu’ils ont joué; Les anciens premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal font partie des dernières victimes de cette purge anti-corruption. Ils sont actuellement au centre pénitentiaire d’El-Harrach et poursuivis dans le cadre de corruption et d’abus de pouvoir.

La plupart des Algériens décrivent cette période de transition par un mélange d’espoir et d’angoisse. Craignant que l’Algérie ne soit victime de ce que d’autres pays voisins ont connu par le passé.

Un contexte sensible

L’Algérie traverse actuellement une période cruciale de son histoire. Une période charnière qui déterminera son avenir non seulement sur les plans politique, économique et social, mais aussi sur le plan des relations internationales.

Dans ce contexte sensible, le pays façonne son avenir, mais également celui de l’ensemble de la région, ceci aux niveaux continental et régional. La purge anti-corruption a commencé peu de temps après la chute de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, un geste audacieux de la part de l’armée. Les Algériens ont été pris par surprise. Personne dans le pays ne pouvait imaginer, qu’un homme du calibre de Said Bouteflika (frère de l’ancien président), Bachir Tartag ou même Toufik Mediene, l’homme jadis considéré comme le décideur depuis des décennies, pourraient un jour assumer la responsabilité de leurs actes.

 
Outre des défis internes – qui compliquent dans une large mesure la situation – le pays est également confronté à un certain nombre de problèmes de sécurité et d’économie, le Mali au sud tombant entre les mains d’islamistes radicaux, la Libye à l’est tombant entre les mains des milices de Haftar, le pays n’a jamais été aussi vulnérable mis à part durant la guerre civile des années 90.

Sur le plan économique, l’Algérie est confrontée à un certain nombre de défis. Une économie détruite par le régime de Bouteflika menace même la capacité de la nation à nourrir sa population dans un avenir proche. Dans un contexte aussi sensible, il est important que toutes les parties – le peuple et l’armée en tant que protagonistes principaux – fassent preuve de patience et mènent un dialogue productif.

Ce qui est de la plus haute urgence, c’est ce que l’Algérie fait actuellement sur le plan économique. L’avenir s’annonce difficile pour le pays qui a longtemps misé sur des prix élevés du pétrole et du gaz, c’est l’occasion idéale pour repartir à zéro. Une chose est sûre, les opérations anti-corruption entreprises depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika marqueront à jamais les pratiques économiques dans le pays, et donc le climat des affaires. L’ère des barons « fifty-fifty » et des pressions bureaucratiques touche à sa fin. Dans l’Algérie de demain, cette purge anti-corruption aura probablement un effet dissuasif.

La menace islamique

Après la guerre civile qui a eu lieu durant les années 90, les islamistes étaient en voie d’extinction, mais avec tout vide politique, les prédateurs cherchant à tirer parti de la situation, sans tenir compte des risques qui pourraient mettre le pays en danger, commencent à se manifester.

Dans ce cas, les vestiges du FIS ont été de plus en plus actifs sur les réseaux sociaux, via différentes chaînes YouTube et un réseau de télévision appelé «Al Magharibia», soupçonné d’être financé par les frères musulmans ou encore l’Iran. Une chaîne de télévision qui a été fondée par le fils de l’ancien islamiste radical Abassi Madani. À la mort d’Abassi Madani, la chaîne a couvert sa mort pendant trois jours, pratiquement sans interruption, le présentant comme un héros national alors qu’il encourageait un groupe terroriste (le GIA).

Le temps des islamistes immédiatement reconnaissables avec leurs longues barbes est également révolu. Ces jours-ci, ils s’intègrent bien avec la population et tentent de réintégrer le monde politique en se décrivant comme tolérant et pro-démocratie. Bien qu’ils soient souvent trahis par leurs déclarations et le recours aux versets coraniques comme base à tout débat.

Il n’a jamais été important pour les Algériens de se tenir aux côtés de leur armée. L’armée reste la dernière institution debout du pays, la gardienne de son intégrité territoriale dans un contexte géopolitique difficile; risquer la stabilité de l’armée risquerait de compromettre la stabilité de tout le pays, voire de toute la région.

À cet égard, les mesures prises par Ahmed Gaid-Salah ont réuni le peuple et l’armée, un effort positif qui doit être reconnu par toutes les parties prenantes.

La version anglaise de cet article.

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